Les smartphones ont-ils détruit une génération ?

Par Jean M. Twenge - Septembre 2017

Traduit par Pierre Massot

Plus à l'aise en ligne qu'à la fête,

les jeunes du nouveau millénaire sont physiquement

plus en sécurité que leurs aînés.

Mais il sont au bord d'une crise de santé mentale.

 

Après avoir obtenu un doctorat de psychologie, cela fait 25 ans que je fais des recherches sur les différences entre les générations. Habituellement, les facteurs qui caractérisent une génération apparaissent progressivement, en un processus continu. Les croyances et les comportements émergent à un moment donné et augmentent simplement. J’étais donc habituée à des graphiques de tendances linéaires formant de modestes collines et vallées. Puis j'ai commencé à étudier la génération des adolescents d'aujourd'hui.

Vers 2012, j'ai remarqué des changements brusques dans les comportements et les états émotionnels des adolescents. Les pentes douces des graphiques sont devenues des montagnes escarpées et des falaises abruptes, et beaucoup de caractéristiques distinctives de la génération du millénaire précédent ont commencé à disparaître. Dans toutes mes analyses de données générationnelles (certaines remontant aux années 30) je n'avais jamais rien vu de pareil.

 

L'attrait de l'indépendance, si puissant pour les générations précédentes, exerce moins de pouvoir sur l'adolescent d'aujourd'hui.

 

Au début, j'ai supposé que cela pouvait être une erreur. Mais les tendances ont persisté pendant plusieurs années au travers d’une série d’enquêtes nationales. Les changements étaient frappant non seulement par leur intensité, mais aussi par leur nature. La plus grande différence entre les enfants nés avec le millénaire et leurs prédécesseurs était leur façon de voir le monde ; Les adolescents d’aujourd'hui diffèrent des enfants du millénaire précédent non seulement par leurs points de vue, mais par leur façon d’occuper leur temps. Leur vécu est radicalement différent de celui de la génération arrivée à maturité quelques années avant eux.

Que s'est-il donc passé en 2012 pour provoquer des changements de comportement aussi spectaculaires ? C'était après la crise, officiellement de 2007 à 2009, qui a surtout eu un effet pour les jeunes essayant de trouver leur place dans une économie déstructurée. Mais cela correspond exactement au moment où la proportion d'Américains possédant un smartphone a dépassé 50%.

Plus je me livrais à des enquêtes annuelles sur les attitudes et les comportements des adolescents, plus je discutais avec des jeunes, et plus il devenait clair que leur génération était façonnée par le smartphone et par la montée concomitante des médias sociaux.

 

Je les ai appelés iGen.

 

Nés entre 1995 et 2012. Les jeunes de cette génération ont grandi avec des smartphones, dispose d’un compte Instagram avant d’aller au lycée et ne se souviennent pas d'une époque où Internet n’existait pas. Leurs prédécesseurs ont aussi grandi avec le web, mais Internet n'était pas omniprésent dans leur vie, à portée de la main en permanence, jour et nuit. Les iGen les plus âgés étaient les premiers adolescents contemporains de l'iPhone (arrivé en 2007) et étaient lycéens lorsque l'iPad est arrivé en 2010. Or, un sondage réalisé en 2017 auprès de plus de 5 000 adolescents américains a révélé que trois sur quatre d’entre eux possédaient un iPhone.

 

L'avènement du smartphone et de son cousin la tablette a été rapidement suivi par des effets délétères en termes de « temps d’écran ». Mais l'impact de ces appareils n'a pas été pleinement apprécié et va bien au-delà des préoccupations habituelles concernant les délais d'attention. L'arrivée du smartphone a radicalement changé tous les aspects de la vie des adolescents. De la nature de leurs interactions sociales à leur santé mentale. Ces changements ont affecté les jeunes de toute la nation et dans tous les types de foyers. Les tendances apparaissent chez les adolescents pauvres ou riches ; au sein de toutes les origines ethniques ; dans les villes, les banlieues et les petites villes. Partout où il y a des relais de téléphonie mobile, il y a des adolescents qui passent leur vie sur leur smartphone.

 

Pour ceux d'entre nous qui se rappellent avec tendresse une adolescence plus analogique, cela peut sembler incompréhensible et troublant. Le but des études intergénérationnelles, n'est pas de succomber à la nostalgie du passé. C'est de comprendre comment est le présent. Certains changements générationnels sont positifs, d’autres négatifs, et beaucoup sont les deux à la fois. Plus à l'aise dans leurs chambres que dans une voiture ou lors d'une fête, les adolescents d'aujourd'hui sont plus en sécurité physiquement que les adolescents qui les ont précédés. Ils sont nettement moins susceptibles d’avoir un accident de voiture et, ayant moins le goût de l'alcool que leurs prédécesseurs, ils sont moins susceptibles de souffrir de problèmes d'alcoolisme.

Cependant, ils sont plus vulnérables psychologiquement : les taux de dépression et de suicide chez les adolescents ont explosé depuis 2011. Il n'est pas exagéré de dire que l'iGen est au bord de la pire crise de santé mentale depuis des décennies. Et une grande partie de cette détérioration peut être attribuée à leurs téléphones.

 

Même lorsqu'un tremblement de terre, une guerre, un saut technologique, un concert exceptionnel gratuit en pleine nature jouent un rôle considérable dans la constitution d'un groupe de jeunes, aucun facteur unique ne définit jamais une génération. Les styles parentaux évoluent, tout comme les programmes scolaires et la culture, et cela intervient de façon importante. Mais la double apparition du smartphone et des médias sociaux a provoqué un séisme d'une ampleur inconnue depuis très longtemps, voire jamais vue. Il y a des preuves irréfutables que les appareils que nous avons mis dans les mains des jeunes ont des effets profonds sur leur vie. Et les rendent gravement malheureux.

 

Au début des années 1970, le photographe Bill Yates a réalisé une série de portraits à la patinoire de Tampa, en Floride. Dans l'un d’entre eux, un adolescent torse nu se tient avec une grande bouteille de schnaps à la menthe poivrée dans la ceinture de son jean. Dans un autre, un garçon de guère plus de 12 ans pose avec une cigarette dans la bouche. La patinoire était alors un endroit où les jeunes pouvaient se retrouver entre eux et habiter leur propre monde. Un monde où ils pouvaient boire, fumer et s'asseoir à l'arrière de leur voiture.

En noir et blanc, ces adolescents regardent la caméra de Yates avec l’assurance née de leur indépendance et de leurs choix même si, et peut-être surtout si, ce choix n’était pas le bon selon leurs parents.

 

Quinze ans plus tard, pendant mon adolescence, en tant que membre de la génération X, le tabagisme avait perdu une partie de son romantisme, mais l'indépendance était toujours là. Mes amis et moi nous arrangions pour obtenir le permis de conduire le plus tôt possible. Et le jour de nos 16 ans nous profitions enfin de notre liberté pour sortir des limites de notre quartier. Quand nos parents demandaient : "A quelle heure rentres-tu à la maison ?", nous répondions : "A quelle heure dois-je rentrer ?"

L'attrait de l'indépendance, si puissant pour les générations précédentes, a moins d'emprise sur les adolescents d'aujourd'hui, qui sont moins enclins à quitter la maison sans leurs parents. Le changement est impressionnant : en 2015, les élèves de terminale sortent moins que les élèves de seconde en 2009.

 

Les adolescents d'aujourd'hui sont également moins susceptibles de draguer. L’étape initiale de la rencontre, que les jeunes appelaient « aimer » (« Oh, regardes ! Il t'aime ! »), les enfants d’aujourd’hui l’appellent « parler » (un choix ironique pour une génération qui préfère envoyer des textos que d’avoir une conversation réelle). Quand deux adolescents ont « parlé » pendant un moment, ils peuvent se rencontrer. En 2015, c’est seulement de l’ordre de 56 % des lycéens qui sont sortis pour draguer ; pour les boomers et la génération X, la proportion était d'environ 85%.

Le déclin des occasions de rencontres va avec une baisse de l'activité sexuelle. La baisse la plus forte concerne les élèves de seconde, dont le nombre d'adolescents sexuellement actifs a été réduit de près de 40% depuis 1991. L'adolescent moyen a désormais son premier rapport sexuel au printemps de la première, une année plus tard que la moyenne pour la génération « X ». La baisse du nombre d'adolescents ayant des rapports sexuels contribue à ce que beaucoup considèrent comme l'une des tendances les plus positives de ces dernières années concernant les jeunes : le taux de natalité chez les adolescentes a atteint son plus faible niveau en 2016, en baisse de 67% par rapport à 1991.

 

Même la conduite automobile, symbole de la liberté des jeunes, gravé dans la culture populaire américaine, a perdu son attrait pour les adolescents d'aujourd'hui. Presque tous les lycéens de la génération des « Boomers » avaient leur permis de conduire au printemps de leur terminale. Aujourd’hui, plus d'un adolescent sur quatre ne l’a pas encore à la fin du lycée. Pour certains, papa et maman sont de si bons chauffeurs qu'il n'y a pas de nécessité urgente à conduire. « Mes parents me conduisaient partout et ne se plaignaient jamais », m'a dit un étudiant de 21 ans à San Diego. "Je n'ai pas passé mon permis avant que ma mère ne me le demande parce qu'elle ne pouvait plus continuer à me conduire ». Ce jeune a finalement passé son permis six mois après son 18ème anniversaire.

Au fil des entretiens, les jeunes déclarent que le permis de conduire devient un sujet de harcèlement de la part des parents. Une notion impensable pour les générations précédentes.

 

L’indépendance n'est pas gratuite : il faut de l’argent pour payer l'essence, ou pour une canette de bière. Avant, les adolescents étaient nombreux à avoir une activité rémunérée, désireux de financer leur liberté ou étaient incités par leurs parents à apprendre la valeur de l’argent. Mais les adolescents iGen ne travaillent pas autant (voire ne gèrent pas leur propre argent). À la fin des années 1970, 77% des lycéens avaient une activité rémunérée pendant l'année scolaire ; au milieu des années 2010, ils ne sont plus que 55%. Le nombre d’élèves de seconde qui ont une activité rémunérée a chuté de moitié. Ces baisses se sont accélérées du fait de la crise, mais l’activité chez les adolescents n'a pas rebondi, alors que l'emploi l'a fait.

 

Bien sûr, repousser à plus tard la prise des responsabilités de l'âge adulte n'est pas une innovation de la génération iGen. La génération X, dans les années 1990, a été la première à repousser les marqueurs traditionnels de l'âge adulte. Les jeunes X étaient à peu près aussi susceptibles de conduire, de boire de l'alcool et de sortir que leurs prédécesseurs, et ils étaient plus susceptibles d'avoir des rapports sexuels et de tomber enceinte. Mais la génération X a quitté l’adolescence, s'est mariée et a commencé sa carrière plus tard que leurs prédécesseurs.

La génération X a réussi à repousser l'adolescence au-delà de toutes les limites connues jusqu’ici : ils ont voulu commencer à devenir adultes plus tôt et ont fini par devenir vraiment adultes plus tard. Avec la génération Y puis celle des iGen, l'adolescence se contracte à nouveau, mais uniquement parce que son démarrage est retardé. Pour des comportements comme boire, sortir ensemble, passer du temps sans surveillance, les jeunes de 18 ans agissent davantage comme les jeunes de 15 ans et les jeunes de 15 ans comme les jeunes de 13 ans. L'enfance s'étend maintenant jusqu’au lycée.

 

Pourquoi les adolescents d'aujourd'hui attendent-ils plus longtemps pour assumer à la fois les responsabilités et les plaisirs de l'âge adulte ? Les changements dans l'économie et la parentalité jouent certainement un rôle. Dans une économie de l'information qui récompense davantage l'enseignement supérieur que l’expérience professionnelle, les parents peuvent être enclins à encourager leurs enfants à rester à la maison et à étudier plutôt qu'à obtenir un emploi à temps partiel. Les adolescents, à leur tour, semblent se contenter de cet arrangement. Non parce qu'ils sont extrêmement studieux, mais parce que leur vie sociale est vécue sur leur téléphone. Ils n'ont pas besoin de quitter la maison pour passer du temps avec leurs amis.

 

Si les adolescents d'aujourd'hui étaient une génération de brosseurs, cela se verrait dans les données. Mais les élèves de seconde, première ou terminale des années 2010 passent en réalité moins de temps à faire leurs devoirs que les adolescents de la génération X au début des années 1990. Le temps que les jeunes consacrent à des activités comme des clubs d'étudiants, les sports ou l'exercice a peu changé ces dernières années. Moins de temps à faire les devoirs, moins d’activités rémunérées, cela signifie que les adolescents iGen disposent de plus de temps libre que les adolescents de la génération X, pas moins.

 

Alors qu'est-ce qu'ils font de ce temps ?

Ils le passent sur leur téléphone, dans leur chambre,

seuls et souvent en détresse.

 

Une des ironies de cette génération, c’est que bien que les iGen passent davantage de temps sous le même toit que leurs parents, ils ne peuvent pas être considérés comme plus proches de leurs mères ou de leurs pères que leurs prédécesseurs. "J'ai vu mes amis avec leur famille, ils ne leur parlent pas", témoigne une adolescente "Ils se contentent de dire : OK, d'accord, peu importe !". "Pendant qu'ils sont au téléphone. Ils ne font pas attention à leur famille".

Comme ses pairs, cette adolescente est experte dans l'art de l’écoute permettant de se concentrer sur son téléphone. Elle m’a déclaré avoir passer une grande partie de son été avec ses amis, l’essentiel se faisant par textos ou sur Snapchat. "J'ai été sur mon téléphone plus que je ne l'ai été avec des gens réels" me disait-elle. "Mon lit conserve une empreinte de mon corps".

 

Le nombre d'adolescents se réunissant presque quotidiennement avec ses amis a diminué de plus de 40% de 2000 à 2015. La baisse a été particulièrement forte récemment. Il ne s’agit pas seulement de moins faire la fête. Moins de jeunes passent simplement du temps à traîner. C'est pourtant quelque chose que faisaient la plupart des adolescents : intellos ou sportifs, pauvres ou riches, quel que soit leur niveau d’études. La patinoire, les terrains de sports, la piscine, le café du coin ont tous été remplacés par des espaces virtuels accessibles via des applications et le Web.

 

On pourrait s’attendre à ce que si les adolescents passent autant de temps dans ces nouveaux espaces c’est parce que cela les rend heureux. Mais la plupart des données suggèrent que ce n'est pas le cas. L'enquête Monitoring the Future, financée par l'Institut national sur l'abus des drogues, conçue pour être représentative à l'échelle nationale, interroge chaque année plus de 1 000 élèves depuis 1975 et des élèves de troisième et de seconde depuis 1991. Le sondage interroge les adolescents sur leur niveau de bonheur et sur le temps qu’ils consacrent aux diverses activités, celles sans écrans comme les interactions sociales et le sport, et, pour ces dernières années, les activités avec écran telles que les médias sociaux et le Web. Les résultats ne peuvent pas être plus clairs : les adolescents qui passent plus de temps que la moyenne dans les activités sur écran sont plus susceptibles d'être mécontents de leur sort, et ceux qui passent plus de temps que la moyenne sur les activités sans écran sont plus susceptibles d'être heureux.

Il n'y a pas une seule exception. Toutes les activités à l'écran sont liées à moins de bonheur, et toutes les activités sans écran sont liées à plus de bonheur. Les élèves de troisième qui passent 10 heures ou plus par semaine sur les médias sociaux sont 56% plus susceptibles de se dire mécontents que ceux qui consacrent moins de temps aux médias sociaux. Certes, 10 heures par semaine, c'est beaucoup. Mais ceux qui passent six à neuf heures par semaine sur les réseaux sociaux ont encore 47% plus de risques de se dire mécontents que ceux qui utilisent encore moins les réseaux sociaux. Le contraire est vrai pour les interactions en personne. Ceux qui passent plus de temps avec leurs amis en personne ont 20% moins de risques de se dire malheureux que ceux qui passent moins de temps que la moyenne.

 

Plus les adolescents passent de temps sur les écrans,

plus ils sont susceptibles de signaler des symptômes de dépression.

 

Si on devait, en fonction de ce sondage, donner des conseils pour favoriser une adolescence heureuse, ce serait simple : poser le téléphone, éteindre l'ordinateur portable et faire quelque chose - n'importe quoi - qui n'implique pas un écran !

Bien entendu, ces analyses ne prouvent pas que le temps d'écran cause le malheur ; il est possible que ce soit des adolescents malheureux qui passent davantage de temps en ligne. Mais les recherches récentes suggèrent que le temps d'écran, en particulier l'utilisation des médias sociaux, cause en effet le malheur. Une étude a demandé aux étudiants qui disposaient  d'une page Facebook de répondre à de courtes enquêtes sur leur téléphone pendant deux semaines. Ils recevaient un SMS avec un lien cinq fois par jour, et rendaient compte de leur humeur et de leur utilisation de Facebook. Plus ils utilisaient Facebook, plus ils se sentaient malheureux, mais le fait de se sentir malheureux ne les poussait pas à utiliser davantage Facebook.

 

Les réseaux comme Facebook vantent le fait d'avoir plein d'amis. Mais le portrait des adolescents iGen émergeant des données est celui d'une génération solitaire et disloquée. Les adolescents qui utilisent les réseaux sociaux tous les jours, qui voient leurs amis moins fréquemment, sont les plus susceptibles d'être d'accord avec l’affirmation : « Je me sens souvent seul », « Je me sens souvent en manque » et « J'aimerais avoir plus de bons amis ». Le sentiment de solitude des adolescents a augmenté en 2013 et est resté à un niveau élevé depuis lors.

 

Cela ne signifie pas toujours que, sur le plan individuel, les enfants qui passent plus de temps en ligne sont plus seuls que ceux qui passent moins de temps en ligne. Il y a des adolescents qui passent beaucoup de temps sur les réseaux sociaux et également beaucoup de temps avec leurs amis dans la vraie vie. En moyenne, les adolescents les plus sociables le sont dans les deux modes de rencontre, et les adolescents les moins sociaux le sont le moins dans les deux modes de rencontre. Mais dans cette génération, quand les adolescents passent plus de temps sur les smartphones et moins de temps dans des interactions sociales réelles, la solitude apparaît plus fréquente.

 

Ainsi va de la dépression. L'effet des activités à l'écran est indéniable : plus les adolescents passent de temps à regarder les écrans, plus ils sont susceptibles de montrer des symptômes de dépression. Les collégiens qui sont de grands utilisateurs des médias sociaux augmentent le risque de dépression de 27%, tandis que ceux qui pratiquent un sport, ont une pratique religieuse ou même travaillent davantage leurs devoirs que l'adolescent moyen réduisent considérablement les risques.

 

Les adolescents qui passent trois heures par jour ou plus sur des appareils électroniques sont 35% plus susceptibles d'avoir un facteur de risque de suicide, comme par exemple avoir un plan pour se suicider. Une donnée qui fait apparaître indirectement, mais de manière saisissante, l'isolement croissant des enfants est que, depuis 2007, le taux d'homicides chez les adolescents a diminué, mais le taux de suicide a augmenté. À mesure que les adolescents passent moins de temps ensemble, ils sont moins susceptibles de s’entre-tuer et plus susceptibles de se suicider. En 2011, pour la première fois depuis 24 ans, le taux de suicide chez les adolescents était plus élevé que le taux d'homicides chez les adolescents.

La dépression et le suicide ont de nombreuses causes ; trop de technologie n'est pas la seule. Le taux de suicide des adolescents était encore plus élevé dans les années 1990, bien avant l’arrivée des smartphones. Mais rappelons-nous qu’environ quatre fois plus d'Américains prennent des antidépresseurs, souvent efficaces dans le traitement de la dépression sévère, le type le plus fortement lié au suicide.

 

Quel est le lien entre les smartphones et la détresse psychologique

apparente que connaît cette génération ?

 

Malgré leur capacité de mise en relation des jeunes entre eux, jour et nuit, les réseaux sociaux exacerbent également la profonde angoisse d’exclusion des adolescents. Les adolescents d'aujourd'hui peuvent fréquenter moins de monde et passer moins de temps ensemble dans la vie réelle, mais quand ils se rencontrent sur les réseaux sociaux, ils l’illustrent abondamment et sans relâche sur Snapchat, Instagram, Facebook. Ceux qui ne font pas partie du cercle en sont conscients. Par conséquent, le nombre d'adolescents qui se sentent exclus a atteint des sommets sans précédent dans tous les groupes d'âge. Comme l'augmentation de la solitude, l'amplification du sentiment d'exclusion a été rapide et significative.

Cette tendance a été particulièrement marquée chez les filles. 48% de plus de filles ont déclaré qu'elles se sentaient souvent exclues en 2015 par rapport à 2010, comparativement à 27 % de plus de garçons. Les filles utilisent plus souvent les médias sociaux, ce qui leur donne des occasions supplémentaires de se sentir exclues et solitaires lorsqu'elles voient leurs amies ou leurs camarades de classe se réunir sans elles.

Les médias sociaux engendrent une pression sur l'adolescent qui publie quelque chose, car il attend anxieusement les commentaires. Une adolescente qui publie des photos sur Instagram, me disait : « Je suis nerveuse à propos de ce que les gens pensent et vont dire. Ça me dérange parfois quand je ne reçois pas un certain nombre de likes sur une photo ».

 

L'augmentation des symptômes dépressifs chez les adolescents d'aujourd'hui est la plus lourde chez les filles. Les symptômes dépressifs chez les garçons ont augmenté de 21% de 2012 à 2015, tandis que ceux des filles ont augmenté de 50%, soit plus du double. L'augmentation du suicide est également plus prononcée chez les filles. Bien que le taux ait augmenté pour les deux sexes, trois fois plus de filles de 12 à 14 ans se sont suicidées en 2015 qu'en 2007, contre deux fois plus de garçons. Le taux de suicide est toutefois plus élevé chez les garçons, notamment parce qu'ils utilisent des méthodes plus létales, mais les filles commencent à combler l'écart.

Ces conséquences plus graves pour les adolescentes pourraient aussi découler du fait qu'elles sont plus susceptibles d'être victimes de Cyber-intimidation. Les garçons ont tendance à s’affronter physiquement, tandis que les filles sont plus susceptibles de le faire en sapant le statut social ou les relations de leur victime. Les médias sociaux offrent aux filles des collèges et des lycées une plate-forme pour mener le style d'agression qu'elles privilégient, ostracisant et excluant les autres filles 24/24 heures.

 

Les sociétés de médias sociaux sont bien entendu conscientes de ces problèmes et, à un degré ou à un autre, elles se sont efforcées de prévenir la Cyber-intimidation. Mais leurs motivations sont, pour le moins, complexes. Un document Facebook récemment divulgué indiquait que la société avait vanté aux annonceurs sa capacité à déterminer l'état émotionnel des adolescents en fonction de leur comportement sur le réseau, et même à cerner les « moments où les jeunes ont besoin d'un coup de pouce ». Facebook a reconnu que le document était réel, mais a nié qu'il offre des « outils pour cibler les gens en fonction de leur état émotionnel ».

 

En juillet 2014, une jeune fille de 13 ans du nord du Texas s'est réveillée avec l'odeur de quelque chose de brûlant. Son téléphone avait surchauffé et fondu dans les draps. Les médias nationaux ont repris l'histoire, attisant les craintes des lecteurs sur le fait que leur téléphone portable pouvait s’enflammer spontanément. Selon moi, le téléphone portable enflammé n'était pas le seul aspect surprenant de l'histoire. Pourquoi, me demandais-je, quelqu'un dormirait-il avec son téléphone à côté de lui dans son lit ? Ce n'est pas comme si vous pouviez surfer sur le Web pendant que vous dormez. Et qui pourrait dormir profondément à quelques centimètres d'un téléphone qui bourdonne ?

 

Curieuse, j'ai demandé à mes étudiants de premier cycle à l'université d'État de San Diego ce qu'ils font avec leur téléphone pendant leur sommeil. Leurs réponses montraient un profil obsessionnel. Presque tous dormaient avec leur téléphone, le plaçaient sous leur oreiller, sur le matelas ou, du moins, à portée de main de leur lit. Ils vérifiaient les médias sociaux juste avant de s'endormir, et prenaient leur téléphone dès qu'ils se réveillaient le matin (il devait tous les réveiller). Leur téléphone était la dernière chose qu'ils voyaient avant de s'endormir et la première chose qu'ils voyaient quand ils se réveillent. S'ils se réveillaient au milieu de la nuit, ils finissaient souvent par regarder leur téléphone. Certains ont utilisé le langage de la dépendance. "Je sais que je ne devrais pas, mais je ne peux tout simplement pas faire autrement", a déclaré l'un d'entre eux à propos de regarder son téléphone au lit. D'autres ont vu leur téléphone comme une extension de leur corps, ou même comme un compagnon : "Avoir mon téléphone plus près de moi pendant que je dors est un réconfort".

 

C'est peut-être un réconfort, mais le smartphone réduit le sommeil des adolescents : beaucoup d’entre eux dorment désormais moins de sept heures par nuit. Les experts du sommeil disent que les adolescents devraient dormir environ neuf heures. Un adolescent qui dort moins de sept heures par nuit est significativement privé de sommeil. 57% de plus d'adolescents ont été privés de sommeil en 2015 qu'en 1991. En seulement quatre ans de 2012 à 2015, 22% de plus d'adolescents ont dormi moins de sept heures.

Deux enquêtes nationales montrent que les adolescents qui passent trois heures ou plus par jour sur des appareils électroniques sont 28% plus susceptibles de dormir moins de sept heures que ceux qui passent moins de trois heures. Et pour les adolescents qui visitent les sites de médias sociaux chaque jour 19% sont plus susceptibles d'être privés de sommeil. Une méta-analyse d'études sur l'utilisation d'appareils électroniques chez les enfants a révélé des résultats similaires : les enfants qui utilisent un appareil multimédia juste avant de se coucher sont davantage susceptibles de dormir moins qu'ils ne le devraient, plus susceptibles de mal dormir et deux fois plus sujet à s'endormir dans la journée.

 

J'ai observé mon tout-petit, à peine l'âge de marcher,

en train de balayer avec assurance son iPad

 

La privation de sommeil engendre une myriade de problèmes, y compris sur la pensée et le raisonnement, la résistance à la maladie, la prise de poids et l'hypertension artérielle. Il affecte également l'humeur : Les personnes qui ne dorment pas assez sont sujettes à la dépression et à l'anxiété. Encore une fois, il est difficile de fixer des axes de causalité. Les smartphones peuvent causer un manque de sommeil, ce qui conduit à la dépression, mais les téléphones peuvent provoquer une dépression, ce qui conduit à un manque de sommeil. Certains facteurs pourraient augmenter à la fois le risque de dépression et la privation de sommeil. Mais le smartphone, sa lumière bleue qui brille dans le noir, joue probablement un rôle néfaste.

 

Les corrélations entre la dépression et l'utilisation de smartphones sont assez fortes pour suggérer que davantage de parents devraient dire à leurs enfants de laisser leur téléphone. Comme l'a rapporté l'auteur d’articles technologiques Nick Bilton, c'est une politique suivie par certains dirigeants de la Silicon Valley. Même Steve Jobs a limité l'utilisation par ses enfants des appareils qu'il a créé.

 

Ce qui est en jeu, ce n'est pas seulement la façon dont les enfants vivent l'adolescence. La présence constante de smartphones est susceptible de les affecter durablement à l'âge adulte. Parmi les personnes souffrant d'un épisode dépressif, au moins la moitié connaîtra de nouveau la dépression plus tard dans la vie. L'adolescence est une période clé pour développer des compétences sociales ; Comme les adolescents passent moins de temps avec leurs amis en face à face, ils ont moins d'occasions de les côtoyer. Dans la prochaine décennie, nous pourrons voir davantage d'adultes ne connaissant que le bon « smiley » pour une situation, mais pas la bonne expression du visage.

 

Je me rends bien compte que restreindre l’utilisation de la technologie connectée peut être une exigence irréaliste vis-à-vis d’une génération d'enfants tellement habitués à une connexion permanente. Mes trois filles sont nées en 2006, 2009 et 2012. Elles n'ont pas encore l’âge de montrer les caractéristiques des adolescents iGen, mais j'ai déjà été témoin de la façon dont les nouveaux médias sont enracinés dans leur jeune vie.

J'ai observé mon tout-petit, à peine l'âge de marcher, en train de balayer avec assurance un iPad. J'ai vu mon fils de 6 ans demander à avoir son propre téléphone portable. J'ai entendu ma fille de 9 ans discuter de la dernière application utile en CM2.

 

C’est difficile d’enlever de force le téléphone des mains de nos enfants. Cela demande plus d’efforts qu'à la génération de mes parents pour faire éteindre la TV et faire prendre l'air aux enfants. Mais le plus important c'est de faire en sorte que les adolescents utilisent leur téléphone de façon responsable. Une utilisation modérée est essentielle. Des effets significatifs sur la santé mentale et le temps de sommeil apparaissent dès deux heures d’utilisation des appareils électroniques par jour. L'adolescent moyen passe environ deux heures et demie par jour sur des appareils électroniques. Un léger réglage des limites pourrait empêcher les enfants de tomber dans des habitudes nocives.

 

Dans mes conversations avec les adolescents, j'ai vu des signes encourageants montrant que les enfants eux-mêmes commencent à faire le lien entre certaines de leurs difficultés et leur téléphone omniprésent. Une adolescente m'a dit que quand elle passe du temps avec ses amis en face à face, ils regardent souvent leur appareil au lieu de la regarder elle. « J’essaie de leur parler de quelque chose, mais ils ne regardent pas mon visage », « Ils regardent leur téléphone, ou ils regardent leur Apple Watch ». Je lui ai demandé : « Qu'est-ce que cela te fait, quand tu essayes de parler à quelqu'un en face à face et qu'il ne te regarde pas ? » « Ça fait mal » m’a-t-elle dit, « Je pourrais parler de choses très importantes pour moi, ils n'écouteraient pas plus ! »

 

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