Fiche de lecture du livre de Céline Alvarez :

"Les lois naturelles de l'enfant"

Dans la fiche de lecture de cet excellent livre très riche, n'ont été retenu que des extraits concernant les écrans. Et il convient de se souvenir que les enfants dont parle l'auteure sont des enfants de l'âge de la maternelle.

Extraits

Nous sommes des être sociaux, notre apprentissage est donc avant tout social.

 

Ainsi, que ceux qui seraient tentés, lors de cette période de forte plasticité, de proposer à l’enfant des jeux prétendument éducatifs sous forme d’applications de smartphones ou de DVD interactifs, pour développer le nombre d’expériences et d’apprentissage en vocabulaire, mathématiques, ou en langues étrangères, sachent bien que les écrans – fussent-ils certifiés « efficaces » ou labellisés « Montessori » - n’ont que peu d’effet sur les apprentissages de nos jeunes enfants.

 

Ils présentent par ailleurs deux inconvénients, qui sont à mon sens des problèmes de santé publique majeurs :

  • Premièrement, ils privent nos enfants des interactions humaines dont ils ont besoin pour apprendre. Tout ce temps passé derrière un écran est du temps perdu pour apprendre réellement quelque chose par le biais enthousiasmant du lien humain.
  • Ensuite, ils détraquent complètement le système attentionnel de nos enfants. Nous les voyons les yeux écarquillés, totalement hypnotisés, et nous pensons que cela canalise et entraîne leur attention. C’est totalement faux. Leurs yeux grand ouverts indiquent qu’ils sont passés sur un mode attentionnel, non pas d’apprentissage, mais d’alerte. Leur cerveau est comme surpris par le débit inhabituel d’images et active un mode d’attention qui prépare l’être humain à l’attaque ou à la défense. Ce système attentionnel d’alerte, qui n’est dans la réalité pas sensé durer plus de quelques secondes, épuise pendant de longues minutes le système nerveux des enfants, qui ont beaucoup de mal par la suite à focaliser leur attention au moment où nous cherchons à leur enseigner quelque chose d’important … Or, si les enfants sont incapables d’être attentifs à notre posture pédagogique, cela devient très problématique : nous savons que la capacité du bébé et du jeune enfant à joindre son attention à celle de l’adulte prédit la qualité de son développement langagier et de ses compétences futures.

Les écrans peuvent donc enclencher un véritable cercle vicieux.

 

Je n’entrerais dans les détails des grands maux de l’exposition précoce aux écrans, mais je tiens néanmoins à apporter mon témoignage, car nous avons clairement remarqué que l’exposition aux écrans était un frein à l’épanouissement des enfants.

 

Ceux qui regardaient le plus la télévision – voire s’endormaient avec – étaient repérables à leur comportement après quelques jours de classe seulement. Ils étaient totalement incapables de focaliser leur attention sur une tâche ou sur un élément que nous les invitions à prendre en compte par le regard, la voix ou le pointage. Leur système attentionnel semblait complètement instable.

A la fois surexcités et épuisés, ces enfants étaient électriques … Il s’agissait bien d’enfants qui passaient au moins quatre heures par jour devant la télévision, un écran de smartphone ou un ordinateur, et cela après des journées d’école de six heures. Certains avaient même passé leur première année de vie devant des dessins animés … Le développement de leur systèmes attentionnel, linguistique, moteur et social en était très sérieusement altéré.

 

« Ce qu’il y a de bien quand on sait ce que dit vraiment la science, écrit Alison Gopnik, psychologue cognitif spécialiste de l’apprentissage chez les jeunes enfants, c’est qu’on dispose alors d’une sorte de scepticisme protecteur qui devrait rendre très suspecte toute entreprise proposant une formule pour rendre les bébés plus intelligents ou plus savants, de certains jeux pseudo-éducatifs aux cassettes de Mozart en passant par les instituts pour futurs surdoués. Tout ce que nous savons des enfants suggère qu’au mieux, ces interventions artificielles sont inutiles, et qu’au pire, elles distraient des interactions normales entre adultes et enfants ».

 

Nous savons que l’exposition prolongée aux écrans détraque complètement le système attentionnel des enfants.

 

Des centaines d’études scientifiques internationales nous mettent en garde.

Plusieurs heures quotidiennes passées devant les écrans leur font perdre par ailleurs un temps précieux où ils pourraient être actifs et engagés dans des interactions avec l’adulte, et développer ainsi leur autre système attentionnel -dit exécutif-, en réalisant des expériences actives qui les motivent. Ainsi, plus un enfant est exposé à ces perturbateurs attentionnels, plus il rencontre de difficultés à se concentrer ensuite dans la vie réelle.

 

Au sein de la classe de Gennevilliers, nous pouvions repérer le matin à 8 heures un enfant qui venait de passer trente minutes devant des dessins animés : il montrait des signes manifestes de fatigue.

Lorsqu’il entrait dans la classe, soit il s’endormait immédiatement dans le coin de la bibliothèque pendant qu’un grand lisait une histoire, soit il était électrique, incapable de poser son attention de manière prolongée sur une activité.

 

Je me souviens d’un enfant qui n’arrivait même pas à rester assis sur une chaise calmement plus d’une minute. Cet enfant n’apprenait pas ou si peu. J’avais plusieurs fois alerté ses parents, en leur demandant de réduire l’exposition aux écrans :

« Après ces deux années passées à tout essayer, je crois que je ne peux rien faire tant que votre enfant continuera d’être exposé autant aux écrans. Et dans son cas, je ne pense pas que réduire le temps d’exposition serait une aide significative. Je suis convaincue qu’il doit être complètement soustrait à cette exposition. »

 

Ils voyaient bien qu’il n’y avait de ma part aucun jugement, seulement un immense désir d’aider leur enfant.

Ils ont donc accepté … trois mois d’essai.

Le weekend suivant, tous les écrans de la maison furent descendus à la cave. Nous étions loin de nous imaginer qu’après seulement trois semaines de sevrage, le petit garçon se serait progressivement apaisé et aurait développé des capacités d’attention qui lui permirent d’entrer dans la lecture, comme les camarades de son âge.

A ma connaissance, les écrans ne sont jamais remontés de la cave.

 

Pour apprendre et s'adapter efficacement au monde qui l’entoure, l’enfant a besoin de nous.

Il n’apprend pas assis derrière un écran, ni en étant livré à une exploration sauvage et désordonnée de son milieu.

 

L’enfant est câblé pour chercher l’étayage d’un expert et apprendre de lui. Il ne peut pas s’en passer pour apprendre. Il doit pouvoir s’appuyer sur cette base pour explorer et apprendre. Il s’agit donc d’offrir un étayage et une guidance ponctuels qui orientent sans être intrusifs. L’effort cognitif, l’engagement réflexif, c’est l’enfant qui doit le vivre.

 

Attention, je mets immédiatement un bémol sur les activités numériques ou les jeux vidéo qui, certes, attirent l’attention des enfants, mais il semblerait que ce soit pour de très mauvaises raisons : ces activités agissent sur les circuits cérébraux de la récompense, déchargent de fortes doses de dopamine et rendent tout simplement les enfants « accros ».

S’ils en demandent, ce n’est pas forcément parce que cela est bon pour eux. Il ne s’agit pas nécessairement d’un élan spontané mais très certainement d’une dépendance. A nous, donc, de rester très vigilants et de savoir faire la différence entre les deux.

 

Il est important de les éloigner autant que possible, lorsqu’ils sont jeunes, de ce genre d’objets numériques qui abîment leur système attentionnel, perturbent la qualité de leur sommeil, et les dévient des activités qui leur sont réellement constructives.

Faire la cuisine, lire, chanter, danser … Construire un circuit électrique, grimper aux arbres … sont autant d’activités qui développent non seulement les fonctions essentielles de leur intelligence, mais également leurs compétences sociales, motrices et créatrices.

 

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