Fiche de lecture de l'opus de Serge Tisseron :

"Du livre et des écrans"

Extraits

 

A propos de l’évolution de la posture parentale

 

Internet a mis brutalement fin à la grande illusion parentale des années 1970-2000 : élever les enfants en les protégeant de tous les dangers du monde … et en les contrôlant.

Cette génération rompait avec la période précédente qu’on pourrait appeler « l’ère des terrains vagues ». On peut s’en faire une idée en (re)lisant le roman intitulé « La guerre des boutons » ou en allant voir l’un des deux films éponymes. On y découvre des enfants qui grandissent entre eux, les plus jeunes courant derrière les plus grands et essayant d’imiter plus souvent leurs bêtises que leurs bonnes actions, et des adultes condamnés à ne rien savoir de la vie de leurs rejetons et à prêcher de bons conseils dont l’enfant a tôt fait de découvrir qu’ils ne les appliquent pas à eux-mêmes.

Le roman se passe pendant la guerre, mais le paysage n’avait guère changé dans les années 1950. Beaucoup d’enfants n’avaient pas leur chambre à eux, et bien souvent pas même leur lit, et pour tout jouet un lance-pierres qu’ils s’étaient d’ailleurs fabriqué eux-mêmes et qui constituait une arme redoutable.

 

Avec le boom immobilier d’après-guerre, les enfants ont eu leur chambre, leurs jouets, et les parents ont voulu qu’ils y restent. Les dangers étaient dehors, la sécurité à l’intérieur.

Mais la parenthèse n’a pas duré longtemps. A peine une génération.

Les adolescents des années 1980, enfermés dans leur chambre pour éviter les « mauvaises rencontres », ont bricolé les outils qui leur permettent maintenant de quitter la maison tout en respectant l’injonction parentale de ne pas sortir.

L’utilisation d’Internet – et particulièrement des réseaux sociaux comme Facebook – tient tout entière dans ce paradoxe : être « à la fois » dehors et dedans. Internet est perçu comme une machine infernale parce qu’il court-circuite l’influence parentale.

 

Imaginaire répulsif des écrans et contre argumentations

 

« Pour les jeunes, Internet remplace le monde réel »

Si les réseaux sociaux sont très importants pour les jeunes, le contact direct avec les amis l’est bien plus encore. Les jeunes sont conscients du fait qu’un « ami sur Facebook » n’est pas nécessairement un « véritable ami », mais dans la plupart des cas seulement un collègue ou une connaissance. Ils sont attentifs à ne pas divulguer trop d’informations personnelles sur la Toile et ont appris à répondre aux questions indiscrètes par des renseignements erronés.

Mais ils ne semblent pas inquiets du fait que tout ce qu’ils mettent sur Internet puisse tomber dans le domaine public et y rester éternellement. Et ils minimisent aussi le risque que des photos et des données personnelles puissent être placées sur la Toile par une tierce personne sans leur consentement.

 

« Sur les réseaux sociaux, les échanges sont débiles »

Facebook n’a pas créé le besoin de bavardage, de papotage, de plaisanteries potaches. Il n’a pas créé ce besoin de divertissement, de communication et d’amitié. Il permet seulement de l’assouvir de façon plus facile. Les discussions approfondies ne sont clairement pas la raison d’être de Facebook. C’est un lieu où se partage les ragots et les commérages, chacun s’y tient réciproquement au courant des nouveautés, consulte les idées et les pensées des autres membres de son groupe d’âge, y montre sa rapidité d’esprit, dit des choses qu’il n’oserait pas exprimer s’il se trouvait en face de son interlocuteur, frime ... tout cela exactement comme dans une cour de récréation.

 

« Les jeunes sont exhibitionnistes : ils montrent tout sur Internet »

Le fait de déposer certains éléments de notre vie intime dans le domaine public a pour but d’obtenir un retour sur leur valeur. C’est différent de l’exhibitionnisme. Sa fonction est de maintenir un lien social léger susceptible d’être activé à tout moment. Cela permet de rester en contact avec des personnes à un niveau de régularité et de proximité qui n’est pas celui des intimes, mais sans pour autant qu’ils soient des étrangers.

 

« Les relations réelles des utilisateurs d’Internet s’appauvrissent »

Les processus d’interactions s’amorcent à travers les tchat, les courriels et les réseaux sociaux comme Facebook au même titre que dans les relations de face à face. Internet favoriserait aussi la restauration de relations qu’on avait perdues du fait des contraintes des uns et des autres tels que les études, les emplois successifs et les relations familiales. De plus, on rencontre sur Internet moins de contrôle social, ce qui conduit les gens à interagir sur des thèmes qui ne sont pas ceux autour desquels ils interagissent habituellement.

 

« Facebook rend moins exigeant dans les relations »

Les réseaux sociaux ne rendent pas moins exigeant dans les relations. On y entre en contact avec des personnes que l’on juge proches de soi. Les jeunes qui déclarent se sentir mal à l’aise lors des interactions sociales réelles semblent faire un usage plus marqué des réseaux sociaux. Les adolescents extravertis en feraient un usage moindre.

En fait, les introvertis qui déclarent avoir plus d’amis sur Internet que les extravertis semblent évoluer à long terme vers une diminution progressive de leur repli sur eux-mêmes et une meilleure aisance dans les relations de la vie quotidienne. Un adolescent introverti pourrait ainsi être invité à s’investir davantage sur le Net, ce qui renforcerait à terme ses aptitudes à communiquer.

 

« Sur Facebook, on finit par perdre l’estime de soi »

Les étudiants qui se sentent peu attrayants physiquement peuvent prendre confiance en eux-mêmes à travers des relations sociales sur le Net avant de se rencontrer dans la réalité.

L’usage des réseaux sociaux sur Internet n’entraîne pas une plus grande solitude, mais un sentiment important de solitude lié à une faible estime de soi peut entraîner un usage problématique des réseaux sociaux.

 

« Ceux qui vont souvent sur Internet finissent par déprimer »

Les utilisateurs fréquents des deux sexes présenteraient plus fréquemment des symptômes de dépression, les garçons qui surfent fréquemment sur Internet seraient plus souvent en surpoids, tandis que les filles souffriraient d’un déficit de sommeil.

Cependant, les chercheurs ont été surpris de constater que les adolescents qui ne surfaient jamais sur Internet présentaient eux aussi un risque accru de dépression (31% de plus pour les garçons et 46% de plus pour les filles). Cela pourrait provenir du fait que les adolescents dans Internet sont de fait coupés de l’environnement culturel de leurs camarades.

 

 « Il faut surveiller ce que font les jeunes pour les protéger »

Cette pratique est catastrophique. Aussitôt que les adolescents se sentent surveillés, ils adoptent des stratégies de dissimulation. Ils ont plusieurs adresses d’e-mail, plusieurs pseudos, changent leurs mots de passe, ne se privent pas de changer d’âge et de sexe.  Leur attitude correspond essentiellement au désir d’échapper à l’emprise des règles parentales sans quitter la chambre.

Au contraire, ce qui ne se sentent pas surveillés font un meilleur usage d’Internet. Le jeune parle plus ou moins de lui, de ses loisirs, de son école, tantôt en se cachant tantôt en se dévoilant. La stratégie est mouvante et adaptative.

Ils privilégient les interactions longues, fermées, avec un état d’esprit partagé.

Le problème est qu’ils interagissent toujours sous une même identité réelle et laissent des « traces » identitaires.

 

Faut-il craindre les mondes virtuels ?

Non bien sûr.

Faut-il y éduquer ?

Oui, absolument.

 

Il s’agit de mettre en garde contre le danger que les mondes virtuels deviennent des espaces de rêvasserie. Toute souffrance psychique grave, notamment à l’adolescence fait courir le risque de trouver dans ces mondes des consolations qui, partiellement et peu à peu, peuvent détourner de la vraie vie. Cela doit inciter les parents à s’inquiéter lorsque les écrans ne sont plus constitués en espaces de rencontre, mais de repli, souvent autour d’une façon de jouer compulsive et stéréotypée.

 

L'autre raison de mettre en place une éducation aux images est que les jeunes ignorent le fait qu’Internet est un gigantesque marché, âprement discuté, dans lequel ils représentent, en tant qu’utilisateurs, une source de revenus dont on cherche à tirer parti par des moyens parfois douteux.

Enfin, il est essentiel de comprendre qu’un jeune enfant a d’abord besoin de bras pour le tenir et d’espaces où jouer avec des objets qu’il manipule. Car rien ne lui permet mieux de construire ses repères sensori-moteurs et de bâtir sa sécurité psychique de base. Quant aux repères temporels, ce sont les livres d’images et les histoires racontées qui y contribuent le mieux.

C’est seulement dans un second temps qu’il pourra tirer bénéfice des écrans, notamment pour augmenter sa plasticité psychique, c’est à dire sa capacité à faire face à l’imprévu. Malheureusement, si les écrans prennent trop tôt la place des activités traditionnelles, l’enfant risque d’être fragilisé par eux et d’échouer à construire une pensée organisée.

 

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