Fiche de lecture du livre de David J. Linden :

"Tous addicts !"

Dans cette fiche de lecture, n'ont été retenus que des extraits concernant :

- Le chapitre 1 : Le levier du plaisir

- Le chapitre 5 : Les jeux addictifs 

Les autres chapitres de ce livre très dense en données scientifiques traitent des substances addictives, du plaisir de manger, du plaisir amoureux, des plaisirs vertueux et de l'avenir du plaisir 

Extraits

 

PROLOGUE

 

Faire du shopping, ressentir un orgasme, cultiver son goût du savoir, se goinfrer de nourriture hypercalorique, se laisser happer par le démon du jeu, se livrer à une quête spirituelle, danser jusqu’à l’épuisement ou encore « se perdre » sur Internet : toutes ces activités suscitent des signaux neuraux qui convergent vers un groupe de zones cérébrales interconnectées au sein d’une zone nommé Faisceau Médian du Télencéphale, ou FMT, véritable circuit du plaisir.

C’est là, au milieu de ces minuscules blocs de neurones que nait le plaisir humain. Et l’évolution nous programmés pour le voir surgir au détour d’un vaste ensemble de stimuli, d’expériences et d’évènements, allant du crack au cannabis, de la méditation à la masturbation, d’un bon verre de bordeaux à un canard à l’orange.

 

Les sociétés comme les individus sont écartelés entre le désir d’assouvissement et le contrôle du plaisir, et c’est précisément au sein de ces neurones que se joue cette lutte incessante. Ces cellules nerveuses spécifiques interviennent également sur un autre champ de bataille, celui de l’addiction, cette face obscure du plaisir.

Il est aujourd’hui admis que l’addiction est liée à des modifications durables dans les fonctions électriques, morphologiques et biochimiques des connexions synaptiques et neuronales, à l’intérieur du FMT.

 

LE LEVIER DU PLAISIR

 

En 1953, une des expériences les plus frappantes de l’histoire des neurosciences comportementales eu lieu quand on plaça des électrodes dans le centre du plaisir de cerveau de rats, lesquelles électrodes dispensaient une stimulation électrique chaque fois que les rats appuyaient sur un bouton-poussoir.

Les rats en arrivèrent à presser le bouton près de sept mille fois par heure, à seule fin de stimuler leur cerveau. […] Les rats préféraient ce circuit de stimulation du plaisir à la nourriture et à l’eau, même s’ils étaient affamés ou assoiffés.

Les rats mâles autostimulés auraient ignoré une femelle en chaleur, les femelles auraient abandonné leurs petits pour se soumettre à cette seule activité obsessionnelle.

Certains spécimens se seraient stimulés jusqu’à deux mille fois par heure durant une journée entière, l’exclusion de toute autre activité. Finalement, on dut les débrancher pour leur éviter une mort par auto privation de nourriture. Leur univers s’était réduit à ce simple bouton-poussoir.

 

« Le comportement est tiré en avant par le plaisir

en même temps qu’il est poussé par la douleur »

 

Tout indique que certains aspects de la biochimie du plaisir semblent avoir été conservés malgré des centaines de millions d’années d’évolution. Chez les humains comme chez les représentants du ver rond de nos sous-sols, les neurones dopaminergiques occupent une place centrale dans le circuit du plaisir. Ce pivot inchangé de l’évolution, transmis du ver à l’humain, plaide pour la reconnaissance du rôle central du plaisir dans le développement du comportement.

 

LES JEUX ADDICTIFS ET AUTRES COMPULSIONS MODERNES

 

L’addiction peut être définie comme étant l’usage persistant et compulsif d’une drogue, accompagné de conséquences de plus en plus néfastes sur la vie.

Aujourd’hui, au niveau biologique, il y a de bonnes raisons d’élargir la définition de l’addiction, et d’y inclure les drogues, les sexe, la nourriture, le jeu, les jeux vidéo et quelques autres compulsions. Les recherches en cours soulignent que l’activation, puis l’altération du circuit du plaisir du télencéphale sont au cœur de toute addiction. Les études utilisant l’imagerie cérébrale ont révélé que, à l’instar de l’orgasme ou de certaines drogues, les jeux d’argent et les jeux vidéo stimulent ce fameux circuit et provoquent la diffusion de dopamine dans les régions cibles de l’ATV (Aire Tegmentale Ventrale).

Les expériences menées sur des singes et des rats suggèrent que notre cerveau est naturellement configuré pour appréhender certains types d’incertitude (jeu de hasard, par exemple) et en tirer de la gratification. Les neurosciences cognitives parlent de système de récompense. Il semble pertinent de considérer que nous sommes configurés pour tirer du plaisir d'événements à risques.  La nature imprévisible du résultat suffit à notre plaisir.

D’autres expériences menées avec l’imagerie cérébrale chez des humains montrèrent que l’anticipation et l’expérience attachée à une récompense abstraite comme l’argent peuvent stimuler notre circuit du plaisir.

 

Une autre idée concernant le jeu implique les coups « raté de peu ».

C’est ce cheval sur lequel vous avez tout misé et qui arrive second, ou encore ce tirage presque parfait sur la machine à sous, que vous vivez comme un « presque ! »  plutôt qu’un « perdu ! ».

Un certain nombre d’expériences ont abordé la fréquence de ces semi-victoires et ont montré que celles-ci entretenaient le désir de jouer […] Les données du scanner cérébral effectué sur des joueurs montrèrent que les coups manqués de peu activent une grande partie du même circuit de l’ATV stimulé par les coups gagnants. L’activation des régions liées à la réussite par ces fameux essais ratés de peu est donc une source de plaisir.

 

Certains fabricants ont tellement bien saisi l’importance de ce moteur d’envie

qu’ils ont programmé leurs machines de manière

à accroître le taux de « presque gagné » au détriment du simple hasard.

 

Le circuit du plaisir humain peut-il être activé par des stimuli totalement arbitraires (qui ne soient pas une récompense intrinsèque comme peuvent l’être la nourriture, l’eau ou le sexe) ?

Des scanners cérébraux ont été pratiqués sur des sujets en train de jouer aux jeux vidéo. Chez tous les sujets, le jeu a activé un grand nombre de zones cérébrales, y compris celles associées aux traitements visuel et spatial, à la fonction motrice et à l’intégration sensorimotrice. Mais s’il n’y a ici rien de bien surprenant, il est intéressant de noter que les régions clés du circuit du plaisir furent sollicitées.

Le plus important montre que le jeu vidéo, activité totalement contre-nature dissociée de toute récompense intrinsèque, parvient à activer le circuit du plaisir de tous les sujets. Sans doute le jeu vidéo se nourrit-il d’un plaisir plus large lié à la réalisation d’un objectif et à l’implication personnelle.

 

Le caractère d’activateur dopaminergique du jeu vidéo suffit-il à en faire une source d’addiction ?

la réponse mérite un oui ... nuancé.