Les smartphones rendent-ils vraiment nos enfants tristes ?

Interview de la  psychologue jean Twenge, Le Gardian, 17 août 2017

Traduit par Pierre Massot

La semaine dernière, une campagne a été lancée pour aider les parents à réguler l'utilisation d'Internet et des smartphones à la maison. La responsable de cette campagne compare le problème de la surconsommation de médias sociaux à celui de la "malbouffe".

"En tant que parents, aucun d’entre nous ne voudrait voir nos enfants nourris à la "malbouffe" tout le temps (double cheeseburger, frites, tous les jours et à tous les repas). Pour les mêmes raisons, nous ne devrions pas accepter que nos enfants fassent de même avec leur temps en ligne".

Quelques jours plus tard, un ancien chef de l'agence d'espionnage du GCHQ, Robert Hannigan, répondait à la campagne : "L'hypothèse selon laquelle le temps passé en ligne ou devant un écran est un gaspillage de vie doit être démentie. Elle est fondée sur la peur. La meilleure chose à faire n’est pas de nous concentrer sur le temps passé devant les écrans mais sur la nature des activités à la maison."

Cet échange montre une fois de plus que le temps d’écrans des enfants est devenu un sujet contesté qui suscite l’émotion. En décembre dernier, plus de 40 éducateurs, psychologues et scientifiques ont signé une lettre, publiée dans le Guardian, appelant à une action sur les modes de vie des enfants en rapport avec les écrans. Quelques jours plus tard, une quarantaine d'universitaires qualifiaient ces craintes de "panique morale", déclarant que toute initiative devrait s'appuyer sur des preuves tangibles plutôt que sur les propos de personnes "alarmistes".

 

Face à ces points de vue contradictoires, que peuvent faire les parents ?

C’est dans ce contexte que la psychologue américaine Jean Twenge publie un livre intitulé : « iGen: Pourquoi les enfants hyper connectés d'aujourd'hui deviennent moins rebelles, plus tolérants, moins heureux - et absolument pas préparés à l'âge adulte ». Au cas où le titre du livre ne soit pas suffisamment explicite, un extrait du livre a été publié le weekend dernier dans le magazine américain Atlantic avec le titre évocateur : "Les smartphones ont-ils détruit une génération ?".

L’article a suscité des réactions virulentes sur les réseaux sociaux, donnant la part belle à l’éloge des parents et à la critique des scientifiques. Dans une interview téléphonique suivie de courriels, Jean Twenge explique ici ses conclusions sur les dangers du monde connecté pour les adolescents. Elle répond ainsi à certaines des critiques qui lui ont été adressées.

 

L'extrait de votre livre publié dans la revue Atlantique était intitulé « Les smartphones ont-ils détruit une génération ?». Est-ce le reflet fidèle de ce que vous pensez ?

Eh bien, sachez que je n'ai pas écrit le titre. C'est évidemment beaucoup plus nuancé que ça.

 

Alors pourquoi avoir écrit ce livre ?

Je fais des recherches sur les générations depuis longtemps. J'étais étudiante en premier cycle, il y a presque 25 ans. Les données que j’utilise proviennent d’enquêtes nationales sur les lycéens, les étudiants, et une étude concernant les adultes. En 2013-2014, j'ai vu apparaître des changements brutaux. Au début, j’ai pensé que c’était probablement ponctuel. Mais les tendances se sont confirmées. De toutes mes années d’observation sur les différences entre les générations, je n'avais jamais rien vu de tel. Je me suis donc demandé ce qui se passait.

 

Quels ont été ces changements brutaux pour les adolescents ?

D’abord le sentiment de solitude et les symptômes dépressifs ont commencé à augmenter, alors que le sentiment de bonheur et la satisfaction dans la vie ont commencé à diminuer. Par ailleurs, j'ai remarqué un déclin très rapide de la fréquentation des amis. Je suis tombé de ma chaise. Je n'avais jamais rien vu de tel. Je me suis vraiment demandé ce qui se passait. Comme les données des enquêtes sont publiées avec un an ou deux de retard, je me suis demandé ce qui s’était passé en 2011-2012 qui puisse avoir des répercutions aussi brutales.

 

Et vous avez conclu que ces changements étaient causés par une augmentation du temps passé en ligne ?

Les données concernant les lycéens détaillaient combien de temps ils passaient en ligne sur les médias sociaux et les jeux. J'ai remarqué que cela semblait en corrélation avec des indicateurs traitant du bonheur, de la dépression et ainsi de suite. Je voulais comprendre quelles étaient les corrélations entre ces activités, la santé mentale et le bien-être. Quels étaient les liens entre les activités hors écrans comme passer du temps avec des amis, faire du sport, faire ses devoirs et les autres activités des adolescents?

C’est pour le bonheur que la corrélation a été la plus nette. Les activités non liées aux écrans étaient toutes corrélées à un plus grand bonheur. Toutes les activités sur écrans étaient corrélées à un moindre bonheur.

 

Vous avez appelé ces post-millénaires l'iGeneration. Quelles sont leurs caractéristiques ?

Je définis iGen comme ceux nés entre 1995 et 2012, mais cette dernière date pourrait changer en fonction des données futures. Je suis raisonnablement certaine pour 1995, compte tenu des changements brusques survenus dans les tendances. 

 Il se trouve aussi que 1995 a été l'année de l’explosion d'Internet (Amazon a été lancé cette année-là, Yahoo en 1994 et Google en 1996). Concrètement, si vous êtes né à partir de cette année-là, vous n'avez pas connu d’époque sans Internet.

 

L'introduction du smartphone, illustrée par l'iPhone, lancé en 2007, est-elle une clé ?

Il y a de nombreuses différences (grandes et petites, certaines subtiles, d'autres soudaines et d'autres sont encore en voie d’apparition depuis un moment) mais si je devais identifier ce qui les caractérise, je dirais que la première influence est le smartphone. iGen est la première génération qui aura passé toute son adolescence avec un smartphone. Cela conduit à de nombreuses conséquences pour le bien-être, les interactions sociales et la façon de penser le monde.

 

Pourquoi pensez-vous qu'ils sont malheureux du fait des médias sociaux ? C’est peut-être l’inverse ! Cela pourrait être parce qu’ils sont malheureux qu’ils sont de gros utilisateurs des médias sociaux ?

Il est très peu probable que ce soit vrai. D’excellentes recherches ont eu lieu sur cette question. Une expérience et deux études montrent que les médias sociaux ont une influence allant vers un moindre bien-être et non l'inverse. Par exemple, c’est l’expérience où les gens ont laissé tomber Facebook pendant une semaine et ont ressenti un meilleur bien-être que ceux qui ne l'ont pas fait.

Un autre point à garder à l'esprit c’est que si vous passez huit heures par jour sur un écran, vous avez moins de temps pour interagir avec vos amis et votre famille. Et nous savons pertinemment, après des décennies de recherche, que passer du temps avec les autres est la clé du bien-être émotionnel ; Si vous y consacrez de moins en moins de temps, c'est très mauvais signe.

 

Un professeur de l'Université d'Oxford a tweeté que votre travail est un "Examen non systématique de la science sociale, un travail bâclé pour la honte intergénérationnelle". Que répondez-vous ?

C’est étrange d'assimiler des problèmes de santé mentale des adolescents à une « honte intergénérationnelle ». Je ne fais honte à personne et les données que j'analyse proviennent des adolescents, pas des personnes plus âgées qui les critiquent. 

Ce commentaire est particulièrement étrange parce que le document le plus connu de ce chercheur, sur ce qu'il appelle la « Théorie de Goldilocks», montre la même chose que moi : un bien-être moindre quand le nombre d'heures d'écran augmente. Normalement, on considère comme une bonne chose que des recherches menées dans deux pays différents se confortent mutuellement.  Donc je ne sais pas quoi en penser.

 

Vos arguments semblent fournir des arguments au conservatisme qui considère que la technologie conduit à la dégradation morale des jeunes. Êtes-vous à l'aise à vis-à-vis de cela ?

Mes analyses examinent ce que les jeunes disent d'eux-mêmes et comment ils se sentent. Je ne trouve pas pertinent de considérer qu’il s’agit de propos de « Personnes plus âgées qui se lamentent sur les jeunes ». Je n'ai pas pris en compte ce que les personnes plus âgées ont à dire sur les jeunes. J'ai observé ce que les jeunes disent de leurs propres expériences et de leurs propres vies, comparativement aux jeunes de 10, 20 ou 30 ans.

Il n'est pas non plus ni juste ni exact de qualifier mon travail de « dénigrement des jeunes ». Les adolescents disent qu’ils souffrent.  Je cherche à documenter ce qui pourrait les aider, et non pas à les blesser. J'ai écrit ce livre parce que je voulais donner une voix à l’iGénération et à son vécu, sur la base des 11 millions de jeunes qui ont répondu aux sondages nationaux, des 200 jeunes qui ont répondu aux questions ouvertes que je leur ai posées et des 23 jeunes avec lesquels j’ai eu un entretien individuel de deux heures. Cela n'a évidemment rien à voir avec les personnes plus âgées et leurs « plaintes » à propos des jeunes.

 

Beaucoup d'entre nous ont le sentiment lancinant que les médias sociaux sont mauvais pour notre bien-être, mais nous souffrons tous de la peur de louper quelque chose.

Les adolescents le ressentent très intensément, ce qui explique pourquoi ils sont si accros à leur téléphone. Pourtant, ironiquement, les adolescents qui passent le plus de temps sur les médias sociaux sont les plus susceptibles de déclarer se sentir exclus.

 

Mais est-ce limité aux iGeners ? On voit, aux fêtes d'anniversaire des enfants, des parents collés à leurs smartphones qui ne se parlent pas non plus.

Il est important de voir que même si cette tendance touche également les adultes, elle est particulièrement inquiétante pour les adolescents. Parce que leur développement cérébral est en cours et que l'adolescence est une période cruciale pour le développement des compétences sociales.

 

Vous dites que les adolescents peuvent connaître le bon « Emoticône » (Smiley) mais ne pas reconnaitre la bonne expression faciale dans la vraie vie ?

Il y a très peu de recherches sur cette question. Il y a une étude qui a observé les effets des écrans sur les compétences sociales d’un groupe de 11-12 ans. La moitié d'entre eux ont utilisé leurs écrans de façon normale et la moitié sont allés dans un camp sans écrans pendant cinq jours.

L’observation portait sur la lecture des émotions sur les visages. Ceux qui ont participé au camp avaient amélioré leurs compétences sociales. C'est logique.

 

Alors, c'est aux éducateurs ou aux parents d'améliorer la situation ? Laisser aux seuls parents la charge de résoudre le problème est un grand défi !

Oui, ça l'est. J'ai trois enfants et mon aîné a 10 ans. Dans sa classe, environ la moitié des élèves a un téléphone et beaucoup d'entre eux sont déjà sur les réseaux sociaux. Les parents ont une tâche difficile, car les tentations des écrans sont permanentes.

 

Quel conseil donneriez-vous aux parents ?

Mettez votre enfant à l’abri du téléphone aussi longtemps que possible et commencez par lui donner un téléphone qui n'a pas d’accès à Internet afin qu'il n'ait pas toujours Internet dans sa poche.

 

Et quand l'enfant dit : « Mais tous mes amis en ont un ! », que répondez-vous ?

Mes parents disaient : "Si tous tes amis avaient sauté dans le lac, est-ce que tu le ferais aussi ? ". Pour un adolescent, la réponse est généralement « Oui », ce que je comprends.

Mais on peut utiliser les médias sociaux sur un ordinateur de bureau, pour un temps mesuré chaque jour. Lorsque nous avons analysé les données, nous avons constaté qu'une heure par jour d'utilisation d'un appareil électronique n'a aucun effet négatif sur la santé mentale. A partir de deux heures par jour ou plus, vous risquez des problèmes.

La majorité des adolescents sont sur les écrans beaucoup plus longtemps que cela.

En conséquence, s'ils veulent utiliser Instagram, Snapchat ou Facebook pour suivre les activités de leurs amis, ils peuvent le faire à partir d'un ordinateur de bureau.

 

Cela semble difficile à appliquer !

Nous devons mieux comprendre les effets des smartphones. À bien des égards, les parents ne s'inquiètent pas pour les bonnes choses. Ils s'inquiètent de voir leurs enfants conduire et sortir.  Mais ils ne s'inquiètent pas de voir leurs enfants assis seuls dans une pièce avec leur téléphone, alors que c’est ce qu’ils devraient faire.

 

De nombreuses fonctionnalités de médias sociaux, telles que les notifications ou la fonctionnalité Snapstreak de Snapchat, sont conçues pour nous scotcher à nos téléphones. Ces types de fonctionnalités devraient-ils être interdits ?

Absolument ! Les parents peuvent mettre une application (telle que Kidslox ou Screentime) sur le téléphone de leurs enfants pour limiter le temps qu'ils y consacrent. Faites-le tout de suite. Pour ce qui est des solutions plus globales, je pense que c'est au-delà de mes attributions.

 

Vous avez été accusée par un autre psychologue de choisir vos données. D’ignorer, notamment, les études qui suggèrent que l'utilisation active des médias sociaux est associée à des résultats positifs tels que la résilience. Avez-vous collecté des données à l’appui de cette théorie ?

Il est impossible de statuer sur cette affirmation. La psychologue dont vous parlez n’a pas cité les études auxquelles elle dit se référer. J'ai trouvé des études qui signalaient soit aucun effet ou soit un effet positif, mais elles étaient toutes assez anciennes, et datant d’avant l’arrivée des smartphones. Cette psychologue dit que pour confirmer la responsabilité des smartphones dans ces tendances, il faudrait une grande étude qui désignerait au hasard des adolescents utilisant les smartphones ou ne les utilisant pas. Si nous attendons ce genre d'étude, nous attendrons toujours. C’est le genre d'étude presque impossible à mener.

Elle conclut son propos en disant : « Je soupçonne que les enfants vont bien ».

Trouvez-vous normal qu’il y ait 50 % de plus d'adolescents qui souffrent de dépression majeure qu’il y a six ans ? Et trois fois plus de filles de 12-14 ans ? Cela ne me semble pas OK que davantage d'adolescents déclarent se sentir seuls et désespérés. Ce n'est pas une bonne chose que les adolescents voient de moins en moins leurs amis. Si nous nous tournons les pouces en attendant l'expérience parfaite, nous prenons un grand risque et pour ma part je ne suis pas prête à le faire.

 

Attendez-vous que quelqu'un de la Silicon Valley dise : "Comment pouvons-nous aider ?"

Non, mais ce que je trouve intéressant, c'est que beaucoup de gens connectés à la technologie dans la Silicon Valley restreignent l'utilisation des écrans à leurs propres enfants. Ça veut dire qu’ils savent. Ils en vivent, mais ils en connaissent les effets. Ça veut dire aussi que dénoncer les effets des smartphones ne fait pas de vous un technophobe.

 

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